Fonds d'investissement qui achètent les entreprises en les endettant, hedge funds gavés de crédits immobiliers " subprime ", fonds de pension uniquement préoccupés par le retour sur investissement... Les nouveaux financiers sont-ils en train de tuer la poule aux oeufs d'or ? Vous avez dialogué en direct avec Philippe Escande et Solveig Godeluck, journalistes aux Echos et auteurs des " Pirates du capitalisme ", qui vient de sortir chez Albin Michel, le lundi 14 avril dernier.
hubert: Quelles sont les différences entre les fonds d'investissement, les hedge funds et les fonds de pension ?
P.Escande_S.Godeluck: Bonjour. Elles sont nombreuses ! Et souvent, les trois catégories s'entremêlent... Toutefois, on peut faire la différence en gros entre des fonds de pension comme le célèbre Calpers, qui sont d'énormes tirelires regroupant l'argent des petits épargnants avec pour mission de le faire fructifier en vue de leur retraite, et les deux autres catégories. Les hedge funds et les fonds d'investissement placent l'argent des très riches (dont font partie les fonds de pension). Les hedge funds (ou fonds spéculatifs, comme on dit en France) ont pour terrain de chasse privilégié la Bourse. Ils jouent sur des écarts de valeur entre des titres ou tout autre objet négociable pour enregistrer un profit. Les seconds préfèrent (à l'origine) acheter des entreprises familiales encore non cotées, pour les revendre quelques années après, avec une solide plus-value, bien sûr.
kerfeunteun: On parle beaucoup des fonds, mais on ne sait pas exactement qui ils sont ? Les banques françaises ont-elles des fonds ? lesquels ? Les fonds seraient actuellement à l'origine de 30 à 40 % du prix du pétrole ? Qu'en est-il sur les autres matières premières ?
P.Escande_S.Godeluck: C'est bien parce qu'on ne sait pas exactement qui ils sont que nous avons voulu écrire ce livre, pour en savoir plus ! Et pourtant, la planète des fonds reste encore très vaste et diverse. Oui, les banques ont des fonds, ce sont même les principaux acteurs des hedge funds (Goldman Sachs...) et du private equity, le nom barbare pour dire fonds d'investissement.
Quant à l'influence des fonds sur les prix des matières premières et de l'énergie, il s'agit là des hedge funds et non du private equity. Nous ne sommes pas des spécialistes de ces marchés, mais il est vrai que certains fonds peuvent prendre une importance démesurée avec leurs paris audacieux. C'est l'histoire d'Amaranth, et de son trader vedette Brian Hunter, qui détenait des positions extrêmement dangereuses sur le marché du gaz naturel. La faillite de ce fonds a été spectaculaire.
jerome dubois: Le papy boom arrive aux Etats-Unis, et on entend des Cassandre annoncer l'impasse de ces fonds de pensions pour payer les cotisations des retraités. Est-ce vrai ? et quelles vont en être les répercussions ?
P.Escande_S.Godeluck: L'impasse des fonds de pension... n'est pas une idée complètement neuve. Cela fait déjà quelques années que l'on voit venir le papy-boom aux Etats-Unis, comme en Europe d'ailleurs. C'est justement parce qu'il va falloir débourser des sommes très importantes (et supérieures aux cotisations) à partir de 2020 que les fonds de pension se tournent petit à petit vers l'investissement dit "alternatif" : hedge funds et private equity, censés offrir une rentabilité supérieure aux classiques placements boursiers.
TCarsenti: Quelle différence entre les fonds d'investissement (hedge fund ou plus classique) et les fonds dit souverains ?
P.Escande_S.Godeluck: LA différence est très importante. Les fonds souverains, comme leur nom l'indique, sont des fonds dont l'argent provient des Etats. Ils concernent évidemment surtout les pays qui accumulent d'énormes excédents financiers, soit parce qu'ils vendent des matières premières, comme le pétrole ou le gaz, c'est le cas des fonds des émirats du Golfe, de la Norvège ou de la Russie, soit parce qu'il engrangent beaucoup de liquidités du fait de leurs exportations. C'est évidemment le cas de la Chine. A noter que certains pays riches comme l'Arabie Saoudite ne possèdent pas de fonds souverains mais utilisent directement leur banque centrale pour investir à l'étranger. Enfin, même la France possède des fonds souverains, notamment le fonds de réserve des retraites dont on ne se sert pas beaucoup et aussi la Caisse des Dépots et Consignations dont beaucoup d'hommes politiques souhaiteraient qu'elle agisse comme un fonds souverain.
fondu: Tous les fonds représentent-ils le même danger de vues à court terme ?
P.Escande_S.Godeluck: Non, si certains hedge funds achètent et vendent plusieurs fois par heure, les fonds de pension peuvent rester vingt ans au capital d'une entreprise. Au milieu, les fonds d'investissement restent généralement trois à cinq ans au capital d'une entreprise, quand tout va bien, parfois jusqu'a dix ans si la situation est plus difficile (environnement économique ou entreprise en difficulté).
londres: Il me semble que les fonds d'investissement ont une vision à 3 ou 5 ans lors d'une acquisition, ce qui offre des possibilités différentes pour la direction par rapport à une entrée en Bourse ?
P.Escande_S.Godeluck: Certains, parmi les fonds d'investissement, affirment qu'ils offrent aux patrons un vision à plus long terme que la bourse car trois à cinq ans c'est la durée d'un plan stratégique, alors que la bourse peut sanctionner chaque trimestre dès qu'il est mauvais et donc conduire à changer plus souvent de stratégie et donc de gérer son entreprise au gré des modes et des humeurs du marché boursier.
Kamerata: Bonjour, Les opérations LBO ont-elles encore un avenir ? Comment analysez-vous l'effondrement de l'activité dans ce genre d'opérations ? Merci !
P.Escande_S.Godeluck: Petit rappel: Dans la famille des fonds d'investissement en Private equity, le LBO consiste à acheter une entreprise en empruntant la majeure partie de l'argent (jusqu'à 80%) à des banques. L'avantage est que si les taux d'intérêt sont bas, on gagne de l'argent juste sur cette opération (on appelle cela l'effet de levier), même si l'on ne touche pas à l'entreprise. Or, la crise actuelle est une crise du crédit. Les banques ne prêtent plus et donc le LBO devient impossible du moins pour les grosses sommes. Donc effectivement le LBO s'est effondré alors qu'il représentait un tiers des fusions acquisitions en 2006-2007. La question est donc: le LBO est il définitivement mort ou va -t-il renaître dans quelques temps. Ce que l'on peut dire c'est que pour 2008 et 2009 au moins il y a peu de chance que l'on voie revenir des opérations de LBO supérieure à 1 milliard d'euros. Reste que la technique du LBO est encore utilisée pour les rachats de PME.
mick607: Est-il inquiétant de voir des fonds d'investissement étrangers acheter en masse l'hospitalisation privée depuis deux ans ? Malgré une communication bien léchée et rassurante des propriétaires, le principe même du LBO imposant une pression financière forte sur les cliniques n'est-il pas en contradiction avec la qualité des soins ?
P.Escande_S.Godeluck: C'est une excellente question. Que des étrangers, qu'ils soient des fonds ou non détiennent des cliniques ou des écoles, ou autre délégation de service publique, n'est pas en soit un problème. En revanche on peut effectivement se poser la question de l'adaptation de la technique du LBO à de tels services. Le LBO en soi n'implique pas forcément une baisse de qualité qui serait contreproductive si elle fait fuir les clients. En revanche elle peut fragiliser une société si la conjoncture se retourne, ce qui est plus grave pour une clinique que pour un supermarché. Il y a donc des secteurs qui doivent être régulés et surveillés de près par les autorités, pour éviter tout dérapage. Mais c'est déjà le cas dans ce secteur qui peut se prêter à bien des abus.
minoritaire: Dans les sociétés cotées, quel est l'impact de ces fonds sur la situation des actionnaires minoritaires ?
P.Escande_S.Godeluck: Deux cas de figure. D'abord le cas des hedge funds que l'on appelle activistes, c'est à dire qu'ils prennent une participation minoritaire et ils poussent le management à prendre des mesures pour accroître la valeur de l'entreprise, la conduisant à changer de stratégie ou à rendre plus d'argent aux actionnaires ou même à se vendre, comme on l'a vu avec la banque hollandais ABN Amro. Dans ce cas, leurs intérêt sont les mêmes que ceux des minoritaires. En revanche, pour les fonds d'investissement qui achètent une entreprise mais la laissent cotée en bourse, comme dans le cas des Pages Jaunes acquises par KKR, qui en possède plus de 50%, les minoritaires n'ont pas voie au chapitre. Tous les leviers de contrôle sont dans les mains du fonds.
KiKiTiTi: Bonjour, Un sujet très préoccupant à ce moment : l'envolée du prix des denrées alimentaires très désastreuse pour les pays pauvres : une des origines possibles : spéculations des fonds... Quel est votre avis ? Merci à l'avance et cordialement.
P.Escande_S.Godeluck: Ce ne sont pas les fonds spéculatifs qui provoquent la pénurie (ou alors ce sont des mafias, ce qui est différent). En revanche, ils accentuent les tendances. Comme ils ne peuvent plus trop investir en bourse et qu'ils voient que la demande de minerai ou de céréales dépasse l'offre, alors ils achètent, ce qui fait encore monter les cours. Dans certains cas comme celui du riz, les quantités négociées sur le marché sont tellement faibles par rapport au total de la production que cela accentue encore la volatilité du prix.
elisa: Dans quels domaines les fonds investissent-ils le plus ? Services, industries ?
P.Escande_S.Godeluck: Habituellement, les fonds aiment bien les secteurs industriels plutôt matures, à cycle économiques pas trop long et à la rentabilité prévisible. Il faut aussi qu'ils génèrent suffisamment de cash pour pouvoir rembourser la dette. C'est pour cela que l'on ne voit pas trop de fonds dans la high tech (trop risqué et cyclique), dans la pharmacie (trop long terme), dans la sous-traitance auto (pas assez rentable). Ceux qui y vont quand même ont plus le goût du risque, comme les fonds de capital risque dans la high tech, ou parce qu'ils cherchent les canards boiteux pour les redresser, comme l'américain Cerberus cherche à le faire avec Chrysler. A réserver aux spécialistes et aux casse cou!